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Sam Victor, chercheur postdoctoral, présente ses notes à propos du Forum sur le patrimoine religieux 2025

Conseil du patrimoine religieux du Québec ©

Le Forum sur le patrimoine religieux a eu lieu les 2 et 3 octobre 2025 au Monastère des Augustines, à Québec. Depuis quelques années, Hillary Kaell et moi menons une étude ethnographique de l’église St Jax, un cas novateur de requalification à Montréal; j’ai donc assisté au Forum en tant qu’observateur et représentant de notre l’équipe.

Le Forum 2025 a dressé un portrait lucide des défis économiques qui pèsent sur l’avenir du patrimoine religieux au Québec. Si tous s’accordent à reconnaître la valeur historique, culturelle et sociale du patrimoine, tant mobilier qu’immobilier, les discussions ont montré un fossé grandissant entre les ambitions de sauvegarde et la réalité du financement. La requalification—cette idée de donner une nouvelle vocation à des églises désaffectées—s’impose désormais comme une nécessité, mais sa mise en œuvre reste freinée par l’absence de soutien structurel stable et par des tensions entre logiques économiques publique et privée.

 

La fin d’un modèle de gestion : un constat partagé mais difficile à accepter

Les mots de bienvenue de divers acteurs du milieu ont ouvert le Forum en soulignant que le patrimoine religieux est une richesse vivante, mais que sa transmission dépendra de la capacité à créer de nouveaux ponts entre mémoire et usage quotidien. Dans une intervention vidéo, le ministre de la Culture et des Communications, Mathieu Lacombe, a annoncé la création du Conseil national sur le patrimoine religieux immobilier, disant que « le modèle de gestion actuel n’est plus viable ». Le directeur général du patrimoine au ministère, Jean-Jacques Adjizian, en présentiel, a ensuite donné un survol du Rapport Barcelo, un aperçu détaillé des principaux facteurs de contexte et des constats observés sur l’état du patrimoine religieux immobilier au Québec. Malgré le ton résolument positif, son message a suscité peu d’enthousiasme dans la salle.

Un membre de fabrique du Lac-Saint-Jean présent dans la salle a évoqué une crise de participation aux conseils paroissiaux : « Ce n’est pas une diminution, c’est un effondrement », a-t-il lancé, en appelant à un soutien accru des municipalités et des autres instances gouvernementales pour coordonner les efforts.

Une autre participante a souligné l’urgence d’agir : « Les décisions du gouvernement doivent être prises rapidement, le marché privé ne peut pas être mis sur pause », a-t-elle averti, insistant sur le besoin d’une aide financière immédiate pour éviter que des projets de requalification ne s’effondrent faute de moyens.

Un sentiment de frustration et de déception flottait clairement dans la salle et les couloirs du Forum. Certains participants ont perçu les derniers gestes du gouvernement comme de simples opérations de communication sans véritables engagements concrets. Comme me l’a dit un consultant ayant participé à la recherche pour le rapport Barcelo : « Je pense que beaucoup d’entre nous apprécient le fait de publier ce rapport, mais on a aussi l’impression que le gouvernement ne fait que nous dire ce qu’on sait déjà. »

Plusieurs participants se demandaient ce qui motivait exactement les coupes budgétaires drastiques : s’agissait-il d’idéologie politique, d’austérité économique ou simplement d’incompétence administrative ? Certains ont exprimé leur incompréhension face à un gouvernement qui, tout en proclamant sa volonté de protéger une certaine vision de l’identité québécoise, néglige les lieux mêmes où cette mémoire collective s’incarne. D’autres ont évoqué le poids de la laïcité dans les orientations de l’État, estimant que le secteur du patrimoine aurait peut-être intérêt à supprimer le mot « religieux » dans ses communications s’il veut espérer obtenir un soutien durable.

 

Nouvelles médiations entre Église, État et Marché

La présentation de Caroline Houde et d’Annie Blouin (Ville de Québec) a révélé l’ampleur des efforts municipaux : des dizaines de millions de dollars investis dans la sauvegarde et la requalification d’églises au cours des dix dernières années, dont plusieurs exemples emblématiques : La Nef, la Bibliothèque Monique-Corriveau et la Maison de la littérature.

Mais même avec des subventions couvrant les coûts des bâtiments exceptionnels, les responsables ont rappelé que les instances publiques ne peuvent pas financer seules ces projets colossaux. L’appel à l’innovation et à la participation du secteur privé se veut un signal fort, mais il met en lumière un changement de paradigme : l’État se recule carrément de la sauvegarde du patrimoine.

Le directeur général de la Corporation immobilière catholique romaine de Montréal (CICRM), Stefano Marrone, a présenté un modèle qui traduit cette transition. La CICRM agit comme levier pour transformer des biens religieux en actifs générant des revenus tout en maintenant la mission ecclésiale. Le cas de l’église Saint-Eusèbe-de-Verceil, incendiée puis rénovée, montre que même un patrimoine à valeur négative après un sinistre peut redevenir viable à condition d’intégrer la logique immobilière au service de finalités sociales.

Marrone a toutefois reconnu la difficulté majeure qui freine plusieurs projets : les idées novatrices ne manquent pas, mais rares sont celles accompagnées d’un modèle financier durable. Le diocèse peut bien vendre une propriété pour en sauver une autre, mais, comme l’ont rappelé certains commentaires dans la salle à propos des taxes foncières—un enjeu qui ressort aussi dans les recherches de Kaell et moi—la confiance demeure fragile quant à la priorité donnée à l’intérêt public plutôt qu’à la simple survie institutionnelle.

Ces échanges ont illustré l’ampleur du bouleversement en cours. Les décisions budgétaires récentes du gouvernement remettent en question une conception longtemps dominante du patrimoine comme responsabilité collective. Ce qui se joue ici dépasse la conservation des édifices eux-mêmes : c’est l’idée même de l’appartenance du patrimoine québécois qui est en débat. Si l’appel à l’innovation et aux partenariats privés suscite un certain enthousiasme, il continue aussi d’inspirer une inquiétude palpable quant à l’avenir de ce bien commun.

Plusieurs présentations ont été consacrées au financement et ont fait entendre des voix venues du terrain. Loin de se limiter à un constat de crise, ces interventions ont apporté une énergie positive et un vent d’optimisme au Forum. Elles ont mis en lumière la créativité et la détermination qui animent les acteurs de la requalification.

Au Relais de la Pointe-aux-Écureuils (Donnacona), les citoyens ont élaboré un modèle de survie fondé sur la diversification des usages : salle de spectacle, bar communautaire, boutique de meubles usagés, autant d’initiatives qui permettent d’autofinancer une grande partie du budget annuel. L’équipe du Groupe Paradoxe (Montréal) a rappelé que la viabilité dépend d’un équilibre fragile entre mission sociale et rentabilité, soulignant la rareté des fondations privées prêtes à soutenir des projets patrimoniaux. La Nef (Québec) a servi de cas de réussite exemplaire de la façon dont un modèle d’économie sociale peut stabiliser durablement un site religieux requalifié : l’église héberge une coopérative de solidarité où chaque pied carré doit générer des revenus en combinant loyers, événements culturels et services mutualisés.

 

Un bien commun à réinventer

Le Forum a mis en évidence une tension centrale : les acteurs du patrimoine religieux sont sommés d’innover économiquement alors même que leurs ressources s’amenuisent. Entre désengagement public et prudence privée, la requalification s’impose comme un laboratoire de nouvelles formes de gouvernance où la valeur d’un édifice ne se mesure plus seulement à sa beauté ou à sa mémoire, mais à sa capacité à générer du lien social et des revenus durables.

On sentait que les projets exemplaires étaient présentés non seulement pour inspirer d’autres intervenants du milieu de la requalification, mais aussi pour démontrer au grand public que ces projets—tant les petites églises de quartier que les grands monuments historiques—peuvent devenir un véritable moteur d’engagement citoyen et de revitalisation communautaire.

Ce contenu a été mis à jour le 24 avril 2026 à 11 h 59 min.

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